lundi 7 mai 2012

Kilomètre 3498 : El Paso, TX


                Je préviens, cette partie va être longue... Pour moi, ça en vaut vraiment la peine parce que c'est peut-être la rencontre qui m'a le plus marquée. Du coup, j'ai envie de l'écrire. D'abord pour moi. Donc si ça vous saoule, rien ne vous empêche de lire en diagonale, mais sérieusement en ce qui me concerne elle m'a énormément appris. Et j'espère que je saurai bien la retranscrire.

                Arrivée à El Paso, je m'installe dans la file d'attente pour Dallas, et j'y retrouve le jeune homme aux yeux bleus que j'avais cru être un ami dudit Josh. On est avec une dame mexicaine et une dame qui va à Fort Worth, les mêmes qui m'avaient félicitées de mon anglais à Tucson. On discute un peu, tout le monde est adorable avec moi, la dame mexicaine tient même à me présenter sa famille qui est venue la chercher à la station de bus. Le jeune homme explique qu'il rentre voir sa famille à Saint Louis parce que son frère vient de sortir de prison et que sa tante ne va pas tarder à y aller, laissant deux gamins sans vraiment personne pour s'en occuper. Il ne sait pas combien de temps il va devoir rester là-bas, alors il a mis toutes ses affaires dans deux valises. C'est marrant, ce sourire qu'il a toujours au bord du rictus, presque goguenard. "On ne m'la fait pas, à moi", qu'on pourrait presque lire dessus.

                - Je vais fumer, tu peux garder ma guitare s'il te plaît? Le sac à dos, au pire, j'm'en fous... Mais la guitare, tu comprends...

                Je comprend, ouais. Quand il revient, il est temps d'embarquer et, ne sachant pas trop où me mettre dans le bus qui promet d'être plein, je demande si je peux m'asseoir à côté de lui. On échange nos prénoms. Rony, donc. Il sourit, il a les dents de devant qui se chevauchent légèrement et, malgré le fait qu'elles semblent propres, elles sont légèrement noircies à l'endroitoù elles se touchent. J'écris des cartes postales achetées à El Paso tandis qu'il fait des Sudoku. Echange de regards. Mes cartes postales tout comme son stylo portent la mention "Don't Mess With Texas". Ca nous fait marrer. La discussion s'embraie. D'où je viens, où je vais, pareil pour lui...

                On repasse devant la frontière à El Paso... "Je veux prendre une photo de l'inscription sur la colline", me dit-il. "Un gars m'a dit que ça voulait dire Lisez la Bible, elle dit la vérité...". Silence. Je garde mes remarques sarcastiques pour moi. En fait, à ce moment-là, ça ne m'effleure même pas l'esprit. Donc, Rony. Vingt-trois ans. Etonné que je n'en aie que 18 ("J'ai remarqué que les filles Européennes sont toujours plus avancées intellectuellement que les Américaines..."… vil flatteur, va). Une vraie vie de merde. Vous ferez la part des choses quant à la véracité des propos qu'on peut tenir à une inconnue dans un bus, mais la voilà telle qu'il me la raconta : abandonné à sa naissance par ses parents, il a grandi avec sa grand-mère, à Denver, Colorado. Assez doué à l'école, il n'a eu que des A jusqu'à la mort de sa grand-mère, quand il avait 16 ans. A partir de ce moment, il est parti sur la route. "J'ai fait 48 des 50 Etats. Il me reste plus que l'Alaska et Hawaii... Mais bon."

                Son siège est défectueux et passe son temps à se rabattre sans prévenir sur son voisin de derrière, un blond rasé, l'air pas commode, avec des tatouages dans le cou. Mais Rony garde le sourire, et s'excuse à chaque fois. Au final, ce qui aurait pu provoquer une tension détend l'atmosphère et s'en suit une conversation assez folklorique "Alors tu sors de taule?" "Ouais, j'étais incarcéré à ... [pas retenu]" "C'est là où était mon frère, il vient de sortir.... Six ans que je l'ai pas vu". Un autre ex-taulard se signale un rang derrière, et c'est quasiment une conversation qui s'installe dans tout le bus. L'ambiance est étonnamment bon enfant.
                Premier arrêt. Malgré l’interdiction de boire à bord du bus, on a décidé de se siffler des bières, mais la peur de nous faire larguer au milieu du Texas par un chauffeur mécontent, on se contente d’en acheter sur l’aire de repos et de les boire avant de repartir. Rony, comme tous les américains que j'ai rencontré jusque là, m'invite à la méfiance. "Ici, tu ne sais pas sur qui tu peux tomber, il y a des gens qui profiteraient des informations que tu m'as donné sur toi'. C'est alors que j'en viens à me demander : qui profiterait de la confiance que choisit de lui offrir un(e) inconnu(e)? Ca doit arriver, bien sûr, mais ce n'est pas ce qui m'intéresse. 

               Retour dans le bus, je ne sais plus exactement comment, il en vient à me parler de ses croyances. "Je suis chrétien", dit-il, sa main accrochant par réflexe la croix autour de son cou. Passé son couplet sur la fin du monde en 2012, et la vraie nature de Jésus (c'est un alien. D'ailleurs les aliens nous observent depuis le fond des océans, dans le Triangle des Bermudes), il en vient à un point qui me touche vraiment : "J'ai vécu de la merde, j'ai crevé la dalle pendant des jours, j'ai dormi dans la rue, j'ai été attaqué... Je considère que ce sont des épreuves que Dieu m'envoie et que ma réaction me définit. J'ai toujours le choix entre céder à la peur et la violence, ou bien de me conduire de façon droite. Je n'ai jamais volé, jamais cherché le malheur d'autrui". Et c'est à ce moment-là que je réalise un truc. Peu importe ses croyances farfelues, Rony avait cherché à réfléchir sans avoir les outils dont on gave les cerveaux de mes petits camarades préparationnaires. Ce qu'il appelle Dieu, moi je l'appelle hasard, mais quelle différence? Il avait une volonté de réflexion et sa logique tenait debout. Je ne rirai plus des hommes de foi, du moment que leur croyance est une réflexion personnelle, éloignée de tout dogmatisme, qu'elle n'appelle pas à juger l'autre, juste à se juger soi, et qu'elle est simplement spontanée et sincère. Pour des questions d'éducation, je n'ai jamais considéré que l'athéïsme et lui n'a jamais considéré que la religion. C'est pourquoi il s'étonne : "Mais, si tu ne crois pas en Dieu, tu crois en quoi?". 


           Notre conversation continue longtemps, et je vous en épargnerai les détails, surtout que je ne l'ai pas retenue de façon chronologique. Il répète "On ne se reverra probablement jamais, mais j'ai été vraiment heureux, tout simplement heureux de te rencontrer. Là, tout de suite, je dois dire que je n'ai pas envie que le bus arrive à Dallas". Et pourtant ça finit par arriver. On se sépare à Dallas, où la pluie à finit de me convaincre de filer directement sur Lafayette, sans passer par la tombe de Bonnie Parker. "On se reverra peut-être sur la route, qui sait...". On y croit ni l'un ni l'autre. Peu importe, cette rencontre était belle dans sa spontanéité et son caractère éphémère (c'est d'ailleurs pour ça que, finalement, je n'arrive pas à la retranscrire et que j'ai bâclé la fin). Non, je ne te reverrai jamais, Rony, mais je ne t'oublierai pas.