lundi 29 avril 2013

West Virginia : deux semaines à la ferme.


Oouh ooouh, bonne nouvelle : j'ai un nouvel ordinateur! Ce qui veut dire : je peux taper pendant qu'on roule et donc rattraper mon retard en terme d'articles (et ce ne sera pas une mince affaire). 

Donc, ce 1er mars au matin, on se réveille un peu brumeux et on file vers l'Est direction un nouvel état : la Virginie Occidentale, West Virginia en anglais. Mal aux cheveux oblige, on traînasse un peu en route... on va même chez Taco Bell manger des burritos pour le petit déj', c'est dire l'état de déchéance. Et puis, nous voilà sur les routes de campagne du Sud de l'Ohio.

Petite pause champêtre

Si vous pensez comme un socialiste vous en êtes un. Et vous mangez des enfants aussi.


On s'arrête dans un petit patelin du nom de Laurelville, dans son charmant Village Cafe. Papier peint ambiance chez Mamie, un écriteau qui dit simplement "FISH" sur la porte, des petits rideaux en vieille dentelle, des locaux qui viennent ici discuter avec la serveuse en mangeant de la tarte faite maison, un espace dédié aux lettres et photos des soldats de la ville entrain de servir en Irak et en Afghanistan sur le mur et des prix défiant toute concurrence (64ct pour un café avec recharge gratuite)... Bref le genre d'endroit pour lequel on prend toujours les routes de campagne et pas les autoroutes, qui sont uniquement fournies en chaînes de fast-food. Le ventre plein on reprend la route et on franchit enfin la frontière de la Virginie Occidentale. 

Une petite heure de route plus tard, nous voici enfin chez Gwen et Bruce, qui ont une petite ferme de bétail aux pieds des Appalaches et pour qui nous allons travailler pour les deux prochaines semaines. On est tout de suite très bien accueillis autour d'un bon petit diner et on fixe le programme du lendemain : réveil à 6h30, puis capture de 10 moutons en vue d'une foire aux bestiaux. 

Le lendemain matin, vers 9 heures et après un corps à corps forcené avec lesdites créatures laineuses, tout les quadrupèdes sont empaquettés à l'arrière du pick-up de Gwen et on peut décoller. Une heure de route sineuse au milieux des mobiles-homes et des masures où l'on discute de la renommée de la Virgnie Occidentale (un des états les plus pauvres, avec un taux d'obésité et d'addictions très élevés) et puis des différents languages qu'on parle. La foire aux bestiaux (ma traduction pour livestock auction ; il s'agit d'une vente aux enchères) est une attraction ici : les gradins sont pleins. Certains sont là uniquement pour regarder, d'autres viennent acheter leur viande (l'abattoir n'est pas très loin). Sur l'estrade, l'auctionner s'agite et personne ne comprend vraiment ce qu'il dit mis à part "sheep" et le prix. (Il s'agit d'une tradition un peu bizarre, je vous invite à jeter un coup d'œil à la vidéo du meilleur auctionner des Etats-Unis pour vous donner une idée) 




Finalement, les brebis partent pour un bon prix mais Gwen a un petit pincement au cœur   qu'elles soient toutes achetées uniquement pour leur viande. Elle achète également un petit veau qui est parfaitement domestiqué. Sur le chemin du retour, on discute du nom qu'on pourrait lui donner. Je propose Clyde, vu qu'ils ont déjá une vache qui s'appelle Bonnie. Gwen est d'accord ; ce sera donc Clyde. 

Clyde et Kyle : oui, je me suis parfois trompée dans leurs noms


Pelletage de crotte



Les jours suivants se déroulent sans encombres ; on passe la plupart de notre temps à pelleter de la crotte, puis à rentrer à la maison jouer aux cartes. Bruce, qui se remet lentement d'un sévère accident de voiture, est aux fourneaux et c'est un très bon cuisinier. Et puis on descend régulièrement les 5 miles (8 kilomètres) qui nous séparent de la ville la plus proche, Harrisville. Seulement 1300 personnes vivent là, mais c'est assez joli dans le genre petite ville américaine ancienne. On traîne nos basques au marché aux puces où l'on est accueilli par des tenants super avenants qui sont très enthousiastes d'avoir leur première visiteuse française et je suis invitée à signier leur énorme livre d'or. Puis, direction le plus vieux Five and Dime des Etats-Unis. Les Five and Dime, c'est les vieux bric-à-brac/magasins de bonbons/jouets des petites villes américaines. La femme derrière le comptoir est très sympathique, elle nous invite à prendre des photos (le gadget de Kyle est resté à la ferme - donc pas de photos) et nous fait une démonstration de la plupart des jouets.


Quand on est pas à Harrisville, on descend la route de l'autre côté, dans un tout petit village appelé Pullman, où l'on déniche le White Tail Café, un petit café de chasseurs. Ici, tout est camouflage : les banquettes, les tenues des serveuses, les rideaux et même les chaises hautes pour bébés. Sur les murs, différents placards anti-Obama ; on sait bien qu'il serait malvenu d'évoquer nos tendances politiques... Heureusement, nos tenues et informes et boueuses nous rendent sympathiques et c'est avec moult politesse qu'on nous sert nos pancakes. Gwen et Bruce nous diront par la suite qu'ils n'y vont jamais parce qu'ils sont très mal reçus depuis qu'ils y sont allés avec leur fille qui est musicienne dans un groupe de jazz manouche, donc pas franchement le même genre.

Et puis vient ce jour pourri où Kyle et moi rentrons de l'étable après avoir balladé du crotin toute la journée, et où je trouve Rufus, le plus jeune des chiens, avec une des poule dans la gueule, le cou brisé. C'est l'heure où Gwen rentre du boulot et je peux vous dire que le Rufus passe un mauvais quart d'heure. La meilleure pondeuse de toutes les poules... Gwen est furieuse. Mais comme elle nous dit "Si on ne veut pas voir ses animaux mourir, la seule solution c'est de ne pas en avoir". Malheureusement ça ne s'arrête pas là : en rentrant les animaux pour la nuit, elle trouve un de ses deux chiens de troupeau, Hugo, un splendide Berger des Pyrénnées, allongé dans un des champs et vraissemblablement mort durant la journée... C'est un coup assez dur pour la ferme qui perd un de ses meilleurs gardiens et pour Gwen qui perd son chien préféré. Cette nuit là, Kyle et moi enterrons Hugo au bout du champs.

Le samedi suivant est un jour un peu spécial : nous sommes conviés à l'abattage des dindes qui, il faut le dire, nous rendaient la tâche du nettoyage de l'étable un peu compliquée avec leur manie de monter sur le tracteur et de déféquer sur le siège. La vengeance est un plat qui se mange froid, mais la dinde est un plat qui se mange chaud. On suit donc Bruce jusqu'à la grange où lesdits volatiles nous attendent. Il s'agit d'attraper le gros dindon en premier... Il se débat pas mal mais finalement Bruce l'attrape par les pattes, et, une fois la tête en bas, il ne peut plus se débattre. Il est ensuite introduit la tête la première dans un grand sac de croquettes (vide, sinon ça devient bizarre) où un trou a été préalablement percé pour que seule sa tête dépasse. Puis, Bruce lui tranche délicatement les artères jugulaires, en évitant la trachée. Le dindon perd petit à petit connaissance au fur et à mesure que son corps se vide de tout sang. Une fois l'animal mort, on l'emmène à côté de la grosse bassine où Gwen fait chauffer de l'eau pour le déplumage. Même scène pour les dindes, qui deviennent de plus en plus nerveuses au fur et à mesure que le poulailler se vide. Un petit incident se produit avec la dernière dinde ; alors que Bruce l'emmène à la bassine où Kyle et moi sommes déjà entrain de déplumer le dindon, elle s'échappe de son étreinte et se met à courir partout, la gorge ensanglantée. Bruce n'a manifestement pas bien fini le travail et il faut la rattraper pour lui trancher la deuxième artère. Une fois toutes les bestioles déplumées, il est temps de les vider et de les découper. Bruce est un bon professeur et nous montre comment retirer l'estomac, l'intestin et les parties génitales sans les percer (par contre j'ai tout oublié depuis), puis on est invités à trancher le cou d'une des dindes. Bim! Le couteau tombe d'un coup sec et l'affaire est réglée. Enfin, on fait un peu les cons avec la tête et les pattes du dindon sous l'oeil bienveillant de Bruce : ses enfants ont grandi à la ferme et ils ont passé leur enfance à jouer avec des morceaux d'animaux, dit-il.

Le soir, on mange le dindon. 17 livres de viande succulente. Oui, on l'a connu vivant, on a assisté à sa mort mais, honnêtement, ça ne me dérange pas : j'ai mangé de la viande toute ma vie et il aurait été franchement hypocrite de refuser de prendre part à l'abattage des dindes. Quand on est mangeur de viande, on se doit d'accepter l'idée qu'un animal a du être tué. En plus, chez Gwen et Bruce, les animaux sont traités avec respect et attention -- ce qui est rarement le cas pour la viande qu'on trouve en supermarchés. Comme dit un de leurs amis fermier : "Mes animaux ont toute une vie de bonheur et un sale jour".

Après toutes ces aventures, il est temps de dire au revoir à la ferme et tous ses habitants, à deux ou à quatre pattes. Nous partons le 13 au matin, direction la Virginie où nous avons des tickets pour un concert de Tom Paxton.

Bisous de Rufus et de Saddie

Dernier gratouillage de menton

"Comment ça, vous partez?"