lundi 10 mars 2014

Et la longue route qui me ramena à ma ballade solitaire.

Elle est revenue. La voilà, enfin, après des jours et des jours d'indifférence. Quoi? Mon envie d'écrire. Je crois bien que l'ennui de ma vie désormais sédentaire (enfin, provisoirement, rassurez-vous) l'aura lentement ramenée. Il n'empêche que j'ai maintenant plus d'un an d'errances à rattraper, et qu'il va falloir s'y mettre sérieusement.

Si je devais résumer cette partie de mon voyage, celle qui s'étend de mars à mai 2013, je crois que ce serait ainsi : une petite berline coréenne et un jeune couple trop persuadé d'avoir des choses en commun. Des milliers et des milliers de miles accumulés et l'évidence de plus en plus présente de deux quêtes opposées. L'un cherchait la gloire et l'autre cherchait... tiens, c'est une bonne question ; qu'est ce que l'autre cherchait déjà?


 


Retour à mon récit. Après le concert de Tom Paxton, on a filé vers le Sud tant attendu, avec, on l'espérait, des températures plus clémentes. On a franchi la frontière de la Caroline du Nord sous le soleil mais ce fut de courte durée et, après avoir descendu le Blue Ridge Parkway, c'est le froid qui nous a accueillis à Asheville, où, après avoir rendu Skylar à ses propres aventures, nous sommes restés une semaine. Honnêtement, je n'en garde pas de souvenirs mémorables. Une semaine à faire du baby-sitting, à bouger des pierres et à se disputer de temps en temps. Une Saint Patrick dans des rues désertes à discuter avec un clochard. Puis il fut tant de se remettre en route vers le tant attendu Tennessee, le pays du grand Ole Opry, de Johnny Cash et de toutes ces bonnes gens. 




Apres avoir passe Cherokee, ville "indienne" un peu triste car transformee en parc d'attraction super kitsch, nous passions le panneau "Welcome to Tennessee" au beau milieu des Smokey Mountains et j'accomplissais un rêve au son de Hey Porter. Première étape, Knoxville, où nous avons été extrêmement bien accueillis par une étudiante en chimie. L'occasion de discuter du vrai problème qui ronge le Tennessee : la destruction des forêts et des collines ainsi que la pollution des nappes phréatiques causées par l'extraction de gaz, le "fracking". Puis, ballade dans Knoxville qui est plutôt jolie dans le genre vieille ville industrielle. Devant les pubs irlandais et les vieux dinners des années 50 à vendre, je me pris à m'imaginer derrière un comptoir... et pourquoi pas, après tout, un jour?...





Et puis, il fut temps de se diriger vers LA ville musicale par excellence, surtout pour les amateurs de country, j'ai nomme Nashville, Tennessee! Et bien pour tout dire, la premiere nuit n'y fut point fameuse puisque, sans hotes de Couchsurfing, nous avons du dormir dans la voiture, et ce après que m'etre vue contrainte, deux heures durant, a regarder Kyle s'envoyer shot de whiskey sur shot de whiskey... sans avoir pu moi-meme manger vu que "on a pas assez d'argent pour ca". Vous l'aurez compris, les premiers couacks d'une idylle beaucoup trop romancee ont alors commence a se faire sentir. Le lendemain, direction le Nord de la ville, Hendersonville, ou est enterre Johnny Cash aupres de June Carter. Hendersonville, c'est une ville de banlieue banale et tres aisee. Dans des rues qui se ressemblent toutes, d'enormes baraques collees les unes aux autres... tout ca m'a laissee un peu perplexe : pourquoi avoir une baraque de 500 metres carres si tu n'as pas de jardin? Finalement, on est arrives au cimetiere, et c'est au milieu des tombes anonymes qu'on a trouve celle de Johnny et June, entourree des membres de la famille Carter. Aucun signe, rien. Une sobriete qui pour le coup correspond bien a l'image que je me faisais de l'homme en noir. 
Plus tard, nous avons ete contacte via CouchSurfing par un couple vivant dans la banlieue Sud - quartier populaire - de ladite Nashville. Arrives la-bas, on a une fois de plus eu l'occasion de faire l'experience de la Southern Hospitality, puisqu'apres un bon repas bio, on a ete convies a la soiree d'anniversaire du voisin et ami, qui - Tennessee oblige - etait totalement centree autour de la musique, avec un groupe de bluegrass et un peu partout des gens assis sur des bottes de pailles qui chantaient et jouaient de la mandoline. Je dois dire que j'ai beni Couchsufing, sans lequel cette experience dont je n'aurais meme pas ose rever n'aurait pas ete possible.

Apres quoi, nous avons file vers Jackson, ou nous avons re-celebre la Saint Patrick avec un couple de jeunes parents adorable et leur meilleur ami, puis vers l'Alabama et enfin la Georgie, ou apres une breve escale a Macon chez une joueuse de violon professionnelle qui s'appretait a partir au Kenya, nous sommes arrives a Savannah le jour de mon anniversaire.





Et pour etre honnete, je dois dire que Kyle n'avait pas menti : Savannah est une tres belle ville... et pourtant je n'en garde pas un souvenir imperissable. La premiere raison pour cela est probablement que je n'en ai eu une vision que tres superficielle, a harpenter ses rues, vu que nous n'avions pas reussi a trouver des hotes via Couchsurfing pour cette etape. La deuxieme raison est que nous sommes arrives a 17h dans une ville deja a moitie fermee et que la seule celebration a laquelle j'ai eu le droit etait un cupcake qu'on nous a offert devant nos mines depites devant une boutique fermee et nos plaintes a base de "Mais euh c'est mon anniversaire". Suivi par une engueulade sur ton de "Arrete de faire ta princesse et de reclamer de dormir dans un motel pour ton anniversaire" et d'une nuit maussade dans la voiture au bord d'une plage. Mais pour etre objective, au moins ca m'a permis de voir un beau lever de soleil sur l'Ocean Atlantique. Et au final, il y a quelque chose d'etrangement reconfortant dans le manque de confort et la possibilite de dormir ca et la.






On a ensuite trace vers la Floride ou, apres avoir ete retarde par un pneu creve, nous sommes arrives chez l'oncle de Kyle. Pas mal epuises par des milliers de kilometres derriere nous, on a d'abord accueilli a bras ouverts la maison tout comfort, la piscine et le jacuzzi. Mais tres vite cela a ete accompagne par des remarques incessantes sur notre mode de vie, des reflexions stupides sur "ces sales Mexicains qui nous volent notre travail" et "les ouvriers paresseux qui se plaignent tout le temps". Venant de gens qui ont fait leur fortune (tres consequente) en pariant sur des courses de chevaux et qui ne font absolument rien de leurs mains, c'etait assez gonfle - a mon humble avis. Tres vite, la maison de beton froid, les grands canapes en cuir comme neufs, la Mercedes dans le garage, la communaute privee avec acces restreint, le cours de golf a deux pas et la plage privee - tout ca sous le regard constant des cameras de surveillance m'a donne la gerbe. Je n'ai rien dit, parce qu'on m'a appris les bonnes manieres et la reconnaissance devant l'hospitalite (meme si ca implique d'entendre un tas de conneries), mais j'etais vraiment soulagee quand on est partis. Et pour etre juste dans mon recit, je crois que Kyle aussi.





Direction : Key West, la plus meridionale des Florida Keys, ces iles du large de la Floride. On a passe Miami sans s'arreter, et apres une journee entiere de route, on est arrives a la marina ou l'on devait rejoindre notre hote, Tyler. Tyler est une des personnes les plus interessantes que j'ai rencontre durant mon voyage ; parti de chez lui a 15 ans, il a voyage en sautant sur les trains de marchandise pendant quelques annes, developpant son attrait pour la vie alternative, les squats et l'activisme politique, et maintenant il est un marin tres experimente et il vit sur l'eau, a retaper des voiliers et a de temps a autres faire decouvrir sa passion aux gens qu'il prend sous son aile. Moi dans l'absolu, j'aurais bien aime qu'il nous prenne sous son aile, mais il etait tres occupe et pour etre honnete je crois que le "Oh putain j'ai fait du jet-ski ici tellement de fois" de Kyle des qu'on est montes a bord de Rocksteady, son bateau, l'a refroidit. Et pour cause ; a Key West il y a les locaux, les vagabonds et les touristes. Et a cause de sa reputation de ville festive, pas mal de touristes viennent ici juste pour se bourrer la gueule et se comporter comme de parfaits abrutis. On a tout de meme eu l'occasion de rencontrer Joe, un de ses potes natifs de l'ile qui sortait tout juste de prison, et on a eu des histoires incroyables a volonte : de ces experiences sous LSD avec sa grand-mere (confirmees par la grand-mere elle-meme le lendemain) a une de ses arrestations par les gardes-cotes americains, on a ete servis.

Le confort sur le bateau de Tyler etait spartiate, mais je me souviens avoir eteplus epanouie que jamais auparavant durant ce voyage. Economiser l'eau, etre bercee la nuit par les vagues sous mon lit, et meme la chaleur etouffante sous la coque, tout ca me paraissait completement naturel et tout a coup j'ai retrouve ce sentiment, cette exhaltation du voyage - "mais bien sur, c'est pour ca que je voyage!" Pour rencontrer des gens aux histoires magiques, pour vivre de facon alternative et si possible faire un peu la nique au systeme, comme lorsque l'on s'introduisait dans l'hotel le plus chic de l'ile pour utiliser les douches de la piscine. La petite berline parquee dans un terrain desaffecte pres du port, je retrouvais cette liberte de mouvement qui lentement s'effacait, a toujours etre la passagere (et oui, toujours pas de permis) et a laisser cette voiture lentement devenir notre maison sur roues, notre bulle. J'ai quitte Key West avec une idee dans la tete : "Ca se confirme, il faut que je voyage en bateau".




Notre prochaine destination etait New Orleans qui, si vous vous souvenez bien, etait la derniere etape de mon premier voyage americain. Ca nous a pris au total 2 jours de route, en passant pars les Everglades et Mobile, Alabama. J'ai trouve la ville inchangee, bien que moins bondee que lors de ma derniere visite. Les petits bars, les quartiers touristiques qui semblent avoir ete completement epargnes par Katrina et puis... j'ai decide que cette fois, zut! Maintenant que j'avais une voiture a disposition, j'allais mener ma petite enquete, histoire de voir si en dehors du French Quarter et du Garden District, tout etait aussi parfaitement reconstruit. Je savais que la reponse serait non, mais j'etais loin de me douter de l'ampleur de la chose. Dans le Lower Ninth, le quartier le plus pauvre mais aussi le plus touche par la catastrophe de 2005, c'est toujours un champs de ruines, des maisons qui n'ont jamais ete ni reparees ni demolies, dont les inscriptions sur les murs faites par les secours a l'epoque sont des traces omnipresentes de la catastrophe - mais aussi de l'indifference des autorites. On repasse le pont qui survole une digue completement vetuste (apparemment la lecon n'a pas ete apprise) et dans le quartier voisin, une maison -elle, renovee- attire notre attention. Entierement repeinte, elle a garde la "croix", marque de l'ouragan, sur sa facade. Pas question de faire comme si de rien ne s'etait passe.






La suite logique, apres New Orleans, etait de visiter le magnifique pays cajun, et c'est ce que nous avons fait. Et c'est la que nous avons rencontre un autre personnage tres important de mon voyage, avec qui je suis d'ailleurs toujours en contact - Ashton, 72 ans, le doyen de mes hotes de CouchSurfing. Toujours accompagne de Bullseye, son chien croise coyotte qu'il a trouve au milieu du bayou le lendemain de Katrina et qu'il a soigne, Ashton a grandi a Pierre Part, la petite ville de Lousiane ou il vit desormais, avant de partir pour l'Ohio avec sa mere vers 10 ans. Pour le coup, il a beaucoup a raconter sur le fait de grandir dans le Sud pendant la Segregation... mais toujours avec beaucoup de retenue. Il a egalement vecu dans le Grand Nord avec des Inuits, ou apparemment il a ete tres bien recu grace a son nom irlandais (...apparemment les Inuits aiment bien les Irlandais. Comme le reste du monde en fait. Mais c'est un autre sujet). Son profil CouchSurfing precisait que tout le monde etait le bienvenue pour un nuit - voir plus si son chien les aimait bien. Il faut dire que Bullseye est le centre du monde d'Ashton, qui s'en etonne encore ; lui qui descendait les chiens errants lorsqu'il etait fermier dans le Mississipi, le voila qui s'est retrouve a pleurer comme un bebe quand il a cru perdre son pote a quatres pattes. Enfin bref, on a eu de la chance et le magnifique "coydog" nous a adopte tres rapidement... Ashton aussi, et c'est une des personnes les plus genereuses que je connaisse ; il nous a emmene manger des ecrevisses facon cajun (c'est comme ca que je me suis mise petit a petit a la bouffe epicee) et nous a laisse emprunter son canoe pour se ballader sur le bayou. On sera restes au final trois nuits. C'est la que j'ai retrouve le pays cajun que j'aime, rural et hospitalier, malgre une histoire des plus sombres.

Nous avons ensuite file sur Lafayette, ou j'ai retrouve le Blue Moon Saloon, le village acadien, et avec cette fois la petite surprise de se ramener au beau milieu du festival international de Louisiane. Nous avons ete accueillis par une prof d'anglais des plus avenantes, et pendant notre sejour, j'entendais Kyle parler de plus en plus de rentrer en Ohio. Mais j'etais claire : je ne vais pas aller tuer le debut de mon ete dans une banlieue pavillionnaire, alors il peut y retourner, mais moi je continue. Un climat un peu tendu sur fond de cachoteries et de petites manipulations a commence a s'installer, mais pour le coup ce serait deplace de le raconter en detail dans mon blog.


Et puis est arrivee Austin, derniere etape avant la traversee des Plaines, vu que l'on avait trouve du volontariat dans l'Ouest du Montana. Ce n'est pas une etape que j'attendais avec tant de hate que ca, mais pourquoi pas, et puis Kyle avait bien l'air d'avoir besoin de se sentir dans une grande ville, avec de la musique live et des petits bars un peu partout. On s'est retrouve chez un "artiste", la quarantaine, qui avait deja heberge pas mal de gens et qui s'est avere tres vite etre - parce qu'il n'y a pas de mots pour le dire de facon diplomatique - une enorme merde. Il a rapidement ete clair que son habitude etait de convaincre (en fait, vu les stratagemes utilises sur moi - devalorisation, utilisation de Kyle - j'appelle plus ca de la manipulation, mais bon...) ses CouchSurfeuses de poser a poil pour lui... L'art justifie tout, m'voyez, meme d'avoir des photos erotiques de gamines de 16 ans chez soi. Et on aurait pu en rire si je ne m'etais pas retrouvee devant un Kyle obnubile par tant de pedanterie, tentant de se faire reconnaitre lui-meme en tant qu'artiste par ce type fat et imbu de lui-meme. Tout ca a commence des le petit dej' le premier jour : le type commence a me parler de cette fille de 19 ans "telleeeemmmeeent mature" qu'il avait heberge et qui etait venu lui demander de la prendre en photo nue "d'abord innocent, puis de plus en plus erotique". Il est meme alle jusqu'a me raconter qu'elle lui avait fait des avances mais qu'il avait du refuser "parce que tu comprends, tout de meme, je suis maque". Et peut-etre aussi parce que t'as 30 ans de plus qu'elle et qu'on ne profite pas de jeunes filles apparemment en detresse psychologique (ca peut paraitre caricatural, mais une fille qui s'enfuit de chez elle et qui se retrouve a faire des avances au premier pervers venu, il y a une grande chance qu'elle ait avant tout besoin d'ecoute, pas qu'on la photographie dans son plus simple appareil). S'en est suivi une enumeration de toutes les raisons pour lesquelles c'est bien pour une femme de poser pour lui : parce que deja c'est la preuve qu'elles sont liberees, parce que ca les fait prendre conscience qu'elles sont attirantes, et parce que ca fait un souvenir plus tard quand elles vieilliront... Alors personnellement, mon corps, j'en suis tres heureuse (et d'ailleurs, accepter qu'il vieillisse est pour moi une facon d'etre en harmonie avec) et c'est la raison pour laquelle je n'ai pas besoin qu'un homme de l'age de mon pere me confirme qu'il est attirant (sans juger les choix des autres filles, mais c'est comme ca que ca marche pour moi). Voyant que ca ne marchait pas, il est passe au plan B et je me suis retrouvee a regarder Kyle commenter les corps de toutes ces anonymes. On etait loin de la recherche artisque, ici. Je voulais partir, mais Kyle voulait rester, alors j'ai fait avec pendant 3 jours. Trois jours ou j'etais incapable de manger quoi que ce soit. J'ai decide de quitter Kyle, mais il a reussit a me convaincre qu'il s'etait trompe et qu'il s'en voulait. Apres 3 jours interminables, on a file vers l'Oklahoma. En chemin, on s'est arretes a Wichita Falls, petite ville quelconque du Nord du Texas ou cette fois on a ete accueillis par un ancien pasteur noir qui avait des tas de choses interessantes a dire sur la segregation et l'homosexualite (qui selon lui, n'etait pas a la base defendue par la Bible).




Puis, Okemah. Ceux d'entre vous qui ont eu l'occasion de degoiser litterature ou musique en ma compagnie, il y a un nom que vous avez du entendre maintes et maintes fois dans ma bouche, et c'est celui de Woody Guthrie, dont la beaute des engagements politiques n'avait d'egal que son talent musical. Okemah, c'est la ville ou il a grandit. La ville qu'il a quitte suite a la mort de sa soeur, apres y avoir connu le boom petrolier et la depression. Okemah, c'est la meme Main Street decrite dans son autobiographie, aujourd'hui vide de ses saloons et de ses chevaux. Juste quelques boutiques qui s'animent lors du Woody Guthrie Folk Festival 3 jous par an et beaucoup de vitrines vides. Tous ces batiments de briques au milieu des plaines de l'Oklahoma arrivent bizarrement a avoir un charme singulier et je me suis promis de faire le festival un jour.







Puis a commence un voyage tres long, d'abord a travers le Kansas, ses etendues plates, ses greniers a bles et ses petits villages deserts, ensuite vers le Nebraska, qui a commence a se vallonner dans le Nord-Est. On a essuye un enorme orage bien flippant dans les environs de Valentine et on a franchi la frontiere du Dakota du Sud la 3 ou 4eme nuit, je ne me souviens plus tres bien. L'occasion de se faire le Parc National des Badlands, bien magnifique, et Mount Rushmore - beaucoup moins impressionnant que je n'imaginais.