C'est donc à Mesa que Katie descend et je me retrouve seule pour le reste du trajet. Trois petites heures, rien du tout. Par la fenêtre, je peux pour la première fois admirer l'Arizona. Sur le côté de l'autoroute, les trains de l'Union Pacific roulent tranquillement à travers les plaines arides parsemées de cactus et, l'espace d'un instant, j'entend la voix de Guthrie "This train is bound for glory, this train...". C'est un passe-temps amusant que d'imaginer tous ceux qui ont pu sauter dans un de ces wagons rouillés, les voir sortir d'un fourré, jeter leur sac à dos dans ledit wagon et s'y hisser. Bien sûr, c'est là une vision très stéréotypée... Mais peu importe, je ne connais pas de décor qui conviennent mieux à ces longs trains de marchandise.
J'arrive à Tucson et là, merveille : IL FAIT BEAU!! Après une semaine sous la pluie, enfin du soleil! Un peu trop même, je n'ai plus l'habitude et j'ai vite chaud, dans mon jean et ma chemise bûcheron. En me rendant à l'auberge, je croise quelques personnes, qui semblent assez attendries par mon gros sac à dos (à moins que ce ne soit par mes cernes et mon look "je n'ai pas pu me laver depuis beaucoup trop longtemps"). L'un d'eux me dit même être un cow-boy. L'histoire ne dit pas si c'est vrai et ce en quoi ça consiste de nos jours, mais ce n'est pas grave : ça laisse la part grande au rêve et à l'imaginaire.
Mon égarement me valu de traverser cette "rivière"... Welcome in Arizona.
Après un à deux kilomètres de marche jusqu'à l'hostel, je n'ai plus qu'une seule envie : prendre une douche, et faire la sieste. Pas de chance, je suis arrivée à 12h30 et l'auberge est fermée quotidiennement de 12h à 15h pour cause de nettoyage. Je ne retrouve donc, cernée et puante, à traîner mes guibolles dans le centre-ville en attendant de pouvoir revivre. Une glace dans un café en rédigeant des cartes postales fera l'affaire.
Retour à l'auberge, rencontre de ses hôtes autour d'une cigarette fumée sur le patio. Il y a Jimmy, qui tient l'hostel, Thomas (lui ne fume pas, normal il est canadien), un peu allumé, qui a fait tout le chemin jusqu'en Arizona parce que c'est la saison des fleurs de cactus, et qui répète sans cesse de sa voix traînante "I heard it's going to rain tomorrow... It's gonna be good for the cactus, eh!", Jonathan, un soldat américain qui est en poste une centaine de kilomètres plus au Sud et qui monte à Tucson tous les week-ends, et Dan, un vieillard ultra-flippant qui passera les deux jours suivants à me poursuivre en voulant m'offrir des trucs à manger. Dans l'absolu c'est gentil mais je sais pas... Son lapin de Pâques était tout de même putain de flippant.
C'est le jour de la Saint-Patrick et j'ai entendu dire qu'il y a des danses irlandaise dans un parc, donc, après une douche bien méritée, je décide d'aller y jeter un coup d'oeil. Ne sachant pas où se trouve ledit parc, je décide de passer à l'office de tourisme. Naïve, je demande mon chemin à deux officiers de police surveillant une course cycliste. Réponse "On a un office de tourisme?...". Bon, grâce à la merveilleuse (ou pas) invention qu'est l'iPhone, ils découvrent qu'en effet, il y a bien un office de tourisme et qu'il se trouve à deux rues de là. Audit office de tourisme, l’hôtesse d'accueil, vêtue entièrement de vert pour l'occasion, me renseigne sur la ville et ses festivités, mais avec tout ça j'ai déjà raté les danses irlandaises. Bon, qu'à cela ne tienne, la version somnolante de moi-même effectue un tour de centre-ville.
Retour au bercail avec la ferme intention de me coucher tôt, Saint Patrick ou pas (de toute façon, n'ayant pas encore 21 ans, ya pas grand chose que je peux faire). Je mange et retrouve dans l'arrière-cour Jonathan, qui boit des bières en attendant d'aller faire un tour en ville. Il m'en offre une (ce qui provoque l'embarras du propriétaire des lieux, qui craint une descente de police pour cause de bière illégale) et nous discutons joyeusement. C'est assez intéressant, d'ailleurs, parce que j'avais une vision... -comment dire?- assez stéréotypée de ce que pouvait être un soldat américain (ou français, ou biélorusse, ou vulcain, d'ailleurs...) : rustre, ignare et patriote à souhait. Lui, il sait parler entre autres français et allemand (et anglais naturellement mais bon, nul besoin de le préciser), il est très critique quant à son pays et ses dirigeants...
Selon lui, la Saint-Patrick est un spectacle assez triste, et je dois dire que l'exemple donné pour sa démonstration est assez convaincant : ici, ça consiste en gros à aller se bourrer la gueule en mettant des colorants verts dans sa bière. Nous tombons d'accord sur ce point, du colorant dans une bière, c'est un crime. Nous décidons alors d'aller jeter un coup d'oeil en centre-ville, histoire de contempler l'ampleur du carnage, mais également parce que le propriétaire commence à flipper réellement.
On traverse donc les quelques rues qui composent le centre-ville, où les gens font la queue pour entrer dans les bars, quand ils en ont encore la force et qu'ils ne sont pas entrain d'errer en vain, abrutis par la bière. Aujourd'hui, tout le monde est irlandais, peu importe la véracité généalogique de la chose. Ca fait gentiment râler Jonathan. Moi ça me fait sourire. Puis il m'explique qu'il veut aller apporter du whisky à un gus qu'il a rencontré aujourd'hui même dans la rue et qui ne boit que du Jim Beam. Ledit gus est un sacré personnage ; ça fait maintenant 15 heures qu'il joue non-stop de l'accordéon, il sue, il est crado, mais il sourit. Jonathan me raconte que ce type se dirige vers New-Orleans et qu'il voyage... En sautant à bord des trains de marchandise. Je reste sans voix. Je ne savais pas que c'était encore possible, de nos jours. Mais apparemment tout est possible... "Je suis en retard", nous explique-t'il, "la saison a déjà commencé. Ca fait un mois et demi que je suis à Tucson et je ne devais y rester que quelques jours... Alors, ça suffit, demain je pars." Il nous joue un petit Yann Tiersen pour l'occasion, on lui laisse quelques dollars, le whisky et on repart.
Puisque personne ne veut me laisser entrer dans un bar (ma carte d'identité française est refusée sans qu'on y jette même un regard), on décide d'aller se boire une bouteille de vin dans un parc. La conversation repart de plus belle : Détroit (la ville d'où il vient), Paris, la grammaire, la passion des américains pour les armes... Les sujets sont assez variés. Cependant on doit rester constamment sur nos gardes, parce qu'on risque gros si on se fait prendre à boire dans un lieu public (l'Arizona ce n'est pas les quais de Seine, ça ne plaisante pas). Heureusement, il est rodé et on déguerpit juste à temps quand s'approche une camionnette de sécurité.
On retrouve vite un nouvel endroit où savourer notre bouteille de piquette, mais, au fil de la conversation, on se retrouve à court d'alcool et nous mettons donc en route, à la recherche du liquor store perdu. Ça s'avère un peu plus compliqué que prévu, sachant que, oui, l'Arizona a des liquor stores en drive-thru, mais pas après 22/23h... Jonathan a alors cette idée merveilleuse : vu que dans les dessins animés, ils font des entailles dans les cactus quand ils sont entrain de mourir de soif dans les déserts, on devrait tenter de trouver un cactus contenant de l'alcool et faire la même. Chouette, alors maintenant, on ne cherche plus un liquor store ouvert, non, on cherche un cactus magique! ... A défaut de cactus magique, c'est une station essence qui nous permettra de nous ré-approvisionner en bière.
Retour au bercail, vu qu'il commence à faire froid, on se pose dans son dortoir et après avoir parlé de Johnny Cash, l'avoir écouté raconter à quel point Eminem est un looser, et moult autres sujets, après quelques bières également, je finis par m'endormir comme un caca sur un des lits, pour me réveiller en sursaut à 7 heures du matin. Alcool+long voyage+manque de sommeil = Margot s'endort et n'est absolument pas réveillable pendant 3 heures. C'est sous le regard interrogateur, et limite amusé des autres hôtes que je traverse la pièce commune pour rejoindre mon dortoir.
Deuxième jour.
C'est mal réveillés et avec la tête dans le séant que nous décidons d'aller faire un tour dans les environs. Première étape : Old Tucson Studio, qui est genre un village à l'ancienne qui a servi à filmer des vieux westerns. Donc pas très authentique, et probablement très touristique... et en plus c'est fermé, parce qu'il bruine (c'est l'Arizona, ils ont pas vraiment l'habitude...). Dans le doute on en profite pour faire une pause au milieu de nulle part.
Deuxième étape : le Titan Missile Museum. En effet, Tucson, au moment de la guerre froide, possédait un des sites américains de lancement de missile nucléaire. Aujourd'hui, il a été démantelé et on peut le visiter. Ladite visite, animé par un cher monsieur du nom de Dick (je ne ferai pas de commentaires. JE NE FERAI PAS DE COMMENTAIRES), consiste en un film et une visite du bunker. Et autant dire que c'est trèèès impressionnant. "Dans une guerre nucléaire, il n'y a pas de vainqueur ; ils n'y a que des perdants". Ca résume très bien l'endroit. Devant les escaliers pour accéder au bunker, un paneau "Watch for rattlesnakes" nous rappelle qu'on est en Arizona. Pour sa démonstration, ce cher Dick, je ne sais pas pourquoi, décide de me choisir, moi et mes cernes de trois mètres de long, moi et mon sarrouel rouge, pour activer la bombe. Comme chacun s'en doute, l'Armée de l'Air ne lésine pas sur les protocoles de sécurité, mais ça prend une certaine réalité quand on est assis sur la même chaise où s'asseyait, il y a 40 ans, un pauvre type dont c'était le boulot mais qui priait probablement pour ne jamais recevoir l'ordre de tourner la clé... "Félicitations, tu viens de détruire Moscou", me glisse Jonathan une fois la démonstration achevée. Le bunker est fait pour résister à toutes les bombes atomiques, mais il n'a que 12 jours d'autonomie avant que ses habitants ne meurent asphyxiés... ou décident de rejoindre la surface histoire de se faire joyeusement irradier. Toucher du bout du doigt la puissance apocalyptique, c'est... impressionnant. La logique de la bombe nucléaire est à peine quelque chose de raisonnable : elle est faite pour être purement théorique, et pourtant en pratique elle est bien là, et prête à être lancée. C'est très étrange, et mon cerveau en reste tout pantois (mais ça c'est peut-être juste l'effet lendemain de Saint Patrick...).
Suite à cela, il est grand temps de se remettre en chemin vers Tucson, parce que mon conducteur doit rentrer à Sierra Vista (la ville où se trouve sa caserne) et se lever à 5 heures le lendemain. Sur le chemin, on croise de sympathiques voitures des Border Patrols... La frontière mexicaine n'est pas loin. Il m'explique qu'en tant que soldat, il n'a pas le droit d'aller au Mexique ; c'est trop dangereux, apparemment, et les citoyens américains n'y sont pas très bien vus...
J'arrive à une heure de l'après-midi à l'hostel, fermé une fois de plus, et du coup j'erre de nouveau dans les rues tucsonniennes... A la recherche de vraies cow-boy boots. Mais, malheureusement, j'ai une idée trop précise de ce que je recherche (très sobres, en cuir mat, bout pas trop pointus...) pour trouver santiag à mon pied, et celles qui me plaisent ne me vont pas (pour l'anecdote passionnante, mon pied a une largeur qui convient pour des bottes d'hommes et la longueur adaptée à des bottes de femme... je suis gueuse jusque dans la forme de mon pied, youhou...), et du coup je me retrouve à acheter une robe de mariée... Logique, quand tu nous tiens...
Le soir, dîner avec les différents hôtes de l'auberge : un Australien, un couple de Vancouverite, Thomas, toujours aussi brumeux, qui vient me parler de la Bible, et surtout Dan, le vieillard flippant, qui vient me demander -en m'offrant du jus de raisin- : "Did you have a good time, last night?" avec un air sur-lubrique... Je décide donc de ne plus trop tarder et d'aller me coucher, surtout que mon bus pour Tucson part le lendemain dans la matinée.
Troisième jour.
Thomas m'accompagne à l'arrêt de bus et, en chemin, nous sommes surpris par une averse de grêle. Probablement mauvaise pour les cactus, comme le fait logiquement remarquer Thomas. Ce n'est pas vraiment le temps que j'attendais de l'Arizona. Les grêlons sont assez gros et nous fouettent le visage.
Arrivée à la station Greyhound, j'apprend que mon bus pour Dallas est plein. Enfin, je crois le comprendre : la file de mes compagnons de voyage est bien agitée d'une bourdonnement... Je sors le nez de mon bouquin, et, en attendant une vraie réponse, entreprend de discuter avec mes voisins. Il y a une dame mexicaine qui rentre à Ciudad Juarez, une qui va à Forth Worth et qui me félicite de mon anglais en voyant mon passeport français (ça caresse toujours l'ego...) et un stéréotype de l'américain tel que se le figurent moult français : clairement en sur-poids, des chicos en guise de dentition... "Backpacking?". Je confirme. La conversation s'engage un peu, assez plate dans l'ensemble. Un jeune homme à l'air espiègle et aux yeux bleus qui semble voyager avec lui y prend parfois part, sans grande conviction. Un bus pour Houston finit par arriver, on devra récupérer celui pour Dallas en changeant à El Paso... Je m'installe à ma place, sort mon bouquin, mon carnet et un stylo. Ledit bidonnant s'installe à côté de moi "Ahah moi je préfère toujours m'asseoir à côté d'un femme". "Pas sûr qu'elle soit de ton avis...", réplique l'espiègle en s'asseyant de l'autre côté de l'allée. Là-dessus, il n'a pas complètement tort, l’espiègle : de façon générale, je préfère que mon voisin ne fasse pas 200 kilos pour de pures raisons pratiques, mais après tout, je ne suis pas écrasée non plus donc je ne vais pas faire ma mijaurée. Quelques mots échangés et j'entame Aurélien. Mon encombrant voisin ne voit alors pas de problèmes à m'interrompre pour me signaler qu'il a toujours rêvé d'avoir une copine étrangère mais qu'il n'a jamais rencontré que des américaines. Je feins de ne pas comprendre l'invitation et replonge mon nez dans mon bouquin. Dehors, il neige. Décidément l'Arizona connait quelques problèmes identitaires. Il voit mon passeport. C'est la première fois qu'il en voit un. Je lui laisse le feuilleter. "C'est quoi, ça?" demande-t'il en voyant mon vieux visa pour le Mali. Il me raconte qu'il a fait tous les états de son pays. "Même l'Alaska?" -"Le quoi?" -"L'Alaska, tu sais, au Nord...". Non, il ne voit pas. Puis, voyant le carnet sur lequel je scribouille quelques histoires quand j'en ai envie : "Tu es un écrivain, c'est ça?". Au fil de la conversation, durant laquelle j'apprend notamment qu'il y a 53 états aux Etats-Unis, on se retrouve au Nouveau-Mexique. A l'horizon, des petits points noirs se déplacent sur les plaines, et n'ayant aucun moyen de le vérifier, je laisse une fois de plus mon imaginaire décider : il s'agit de bisons. Le voisin finit par s'endormir, non sans m'avoir précisé que je peux bien entendu me reposer sur lui si je somnole. Non merci, pas sommeil. On finit par arriver à El Paso, où j'ai un aperçu rapide du Mexique et de ce que veut vraiment dire le mot "frontière".
PS : Vous pouvez désormais accéder à ce blog en tapant "exhibe sexe ours manteau ouvert" dans Google. Je ne cherche pas à comprendre.